Notre philosophie
L'itinérance n'est pas une maladie, mais une condition de vie qui compromet sérieusement l'intégrité et la dignité des personnes. Les personnes en situation de rupture sociale ont droit aux services publics offerts à tous ; ils doivent avoir accès à des services qui leur offrent la protection et le soutien nécessaire, afin de sortir des impasses de la rupture sociale ; ils doivent avoir accès à des conditions de vie qui leur permettent de développer leur potentiel et participer à la vie collective. Dans le contexte de notre mission, la philosophie peut être aussi comprise comme un effort de lucidité, afin que notre action aide les personnes à mieux vivre. Cet effort de lucidité porte, entre autre, sur la clarification de nos valeurs : l'accueil, le respect, l'accompagnement, la tolérance, la solidarité et l'ouverture.
L’accueil
L’accueil est ouverture et disponibilité à l’autre. On lui fait de la place à côté de soi et on lui accorde du temps. Bref, on partage avec lui des mots, des regards, des choses, afin qu’il puisse se sentir chez soi. Toutefois, au Centre Le Havre l’accueil est aussi sollicitude, car la personne accueillie est dans une situation de détresse. Faire de la place à l’autre, dans cette situation, c’est aussi apaiser sa détresse, en lui témoignant de la considération et en lui offrant une réponse réaliste et concrète à ses besoins. Toutefois, ce qui caractérise peut-être le mieux l’accueil au Centre Le Havre, c’est la primauté du lien avec la personne sur l’efficacité professionnelle de l’intervention.
Le respect
La personne doit être au centre des services. Cette exigence est devenue, en cette fin de siècle, à la fois un des piliers de l’organisation des services publics et un lieu commun du discours. Mais qu’est-ce qu’une personne ? Disons, pour faire court, qu’une personne n’est pas qu’un individu, q’une particularité : un corps, une histoire, etc. Ce n’est pas non plus une totalité : le bonheur. Pourtant, la personne participe à la fois à la particularité du corps et de l’histoire et à la totalité du bonheur. Ou dans un langage métaphorique, elle participe à la fois de la terre et du ciel. La personne est un entre deux, une médiation entre le ciel et la terre, entre l’infini et le fini. Un espace où la terre et le ciel se rencontrent et se dépassent. La personne est une composition en équilibre entre le ciel et la terre. Posture fragile.
Mais cette posture n’est pas sans appui. Elle prend appui sur les choses ; objets de toutes sortes qu’elle peut posséder ou non pour assurer sa survie et s’élancer à la conquête de ses rêves. Elle prend aussi appui sur un pouvoir propre : pouvoir de se mouvoir, pouvoir de réfléchir, de choisir et d’agir. Et plus profondément, elle prend aussi appui sur une valeur, sur une estime et une confiance « en » soi. Une valeur et une confiance intériorisée à partir du regard des autres. En bref, la personne prend appui au fond d’elle-même sur une reconnaissance. Dans le rapport avec les autres, le respect instaure une distance qui marque l’inviolabilité de l’avoir, du pouvoir et de l’estime des personnes. Il est la condition de l’humain entre les individus. Au fond, le respect appartient à l’humanité comme idéal. Il est le cadre hors duquel la réalisation de soi n’est possible que sous la forme du refus et de la résistance.
Au Centre Le Havre, le respect s’incarne dans l’attention que nous devons porter aux choses qui appartiennent en propre aux résidants. Et aussi à la considération et au soutien des personnes afin qu’elles puissent penser et décider par elle-même les projets qui concernent leur vie. Mais c’est peut-être dans le regard respectueux de ce qu’ils sont comme personne humaine, que le respect trouve son champ d’application à la fois le plus fécond et le plus percutant sur la vie des résidants. Il s’incarne aussi dans les relations entre le personnel. Le respect du cheminement de chacun, de ses forces et de ses faiblesses, est une exigence éthique fondamentale.
L’accompagnement
L’intervention du Centre Le Havre se veut une pratique solidaire des personnes. Cela veut dire, entre autre, que les objectifs de l’intervention doivent s’accorder avec les objectifs que les usagers déterminent eux-mêmes. Lorsqu’une concordance n’est pas possible, nous sommes dans une situation de refus de la demande ou d’arrêt de l’intervention ou encore de danger imminent ou de contrainte légale.Pour assurer la concordance entre les objectifs de l’intervention et les objectifs de la personne, le personnel d’intervention s’engage à adopter et maintenir un rôle d’accompagnant et non d’expert à l’égard des usagers. Ainsi, c’est aux intervenants qu’il incombe de s’assurer de la concordance de leurs objectifs avec ceux poursuivis par les usagers, et non l’inverse. La concordance entre les objectifs de l’intervention et ceux de l’usager, s’élabore dans un processus de discernement en équipe et de dialogue avec l’usager, lorsque c’est possible. Cette recherche de concordance s’inscrit dans une éthique de l’intervention solidaire. Au Centre Le Havre les objectifs de l’intervention peuvent très bien s’accorder avec des objectifs strictement liés à la survie, sans que soit voulu par l’usager un changement qui pourrait, aux yeux de l’équipe d’intervention, améliorer les conditions de vie de la personne. Alors, en soutenant l’objectif de la personne, l’accompagnement vise la réduction des méfaits. Toutefois, cette tolérance pose des problèmes éthiques qui doivent être discernés au sein du processus d’intervention.
La tolérance
La tolérance est une valeur chargée d’ambiguïté. On se demande toujours si la tolérance n’est pas finalement une démission, une complaisance, voire une complicité avec l’intolérable. Peut-on tolérer la violence dans les relations sans démissionner de ce qui nous fait humain et entrer soi-même dans le cercle fermé de la violence ? Pourtant, le combat acharné contre toute violence abouti dans une violence sournoise qui déshumanise les rapports sociaux. Il faut donc dire en quel sens la tolérance est une valeur dans la pratique d’intervention au Centre Le Havre. La tolérance appartient à l’humilité. C’est-à-dire qu’elle naît de la connaissance de la part de relativité et d’incertitude inhérente à nos croyances et à nos connaissances. Ainsi la tolérance véritable est la prise en compte dans nos relations avec les autres, à la fois de la relativité de nos croyances et de l’incertitude de nos connaissances. Dans la réalité de la pratique d’intervention du Centre Le Havre, la tolérance s’incarne dans nos relations avec nos partenaires, avec nos collègues de travail et avec les usagers. Avec nos partenaires, la tolérance s’incarne dans la reconnaissance des contraintes et des limites des organisations différentes de la nôtre. Elle s’incarne aussi dans la reconnaissance de la légitimité d’approches différentes de la nôtre.Dans nos relations avec nos collègues de travail, la tolérance s’incarne dans l’acceptation de la diversité des points de vue sur les situations et la reconnaissance de l’individualité de l’appropriation de notre approche.
Avec les usagers, la tolérance s’incarne dans la reconnaissance que des vies soient enfermées dans des impasses à la fois psychique et sociale apparemment sans issue. Elle s’incarne aussi dans la reconnaissance de la multiplicité et de la complexité des parcours. Plus concrètement, la tolérance envers les usagers s’incarne dans l’accompagnement des personnes, sans exiger d’eux une volonté claire et explicite de changer leur mode de vie, afin de se conformer à un mode de vie que l’on croit plus adéquat pour répondre à leurs besoins. Ainsi nous n’exigeons pas nécessairement que les personnes atteintes de troubles mentaux acceptent de prendre une médication psychiatrique pour intégrer nos services. Pas plus que nous exigeons que les personnes ayant une problématique de toxicomanie s’engagent dans une démarche d’abstinence. Ce qui ne veut pas dire que l’on tolère la consommation durant l’hébergement ou que l’ on accepte une personne totalement désorganisée nécessitant des soins d’urgence psychiatrique. Mais, cette pratique soulève des problèmes éthiques importants à l’égard de nos propres valeurs.
Le premier se pose dans les termes suivants : en accordant ainsi nos objectifs avec les objectifs de survie des personnes dans un mode de vie sans issue socialement et parfois même destructeur, ne favorisons-nous pas le maintien de la personne dans cette voie sans issue ? Ou encore, ne sous estimons-nous pas les capacités de la personne de réagir positivement, lorsque les opportunités qui soutiennent son mode de vie se réduisent à zéro ? Plus difficile encore ou plus confrontant est la question que soulève la mauvaise foi d’usagers qui profitent abusivement de nos services ou de la vulnérabilité d’autres usagers, en prétendant évidemment le contraire. Ces questions conjuguent une même interrogation éthique sur le bien fondé de notre intervention en regard des valeurs humanistes auxquelles nous adhérons. Le maintien de cette interrogation, dans un contexte d’intervention à haut niveau de tolérance, est la garantie la plus sûre de maintenir une cohérence avec les valeurs humanistes qui fondent les droits des usagers que nous entendons promouvoir. Le présent code n’a pas pour but de combler cette incertitude, mais de la baliser. Et une de ces balises est la promotion du questionnement éthique au sein de notre pratique d’intervention. Essentiellement, la tolérance signifie que nous acceptons de prendre sur soi la réalité de l’autre qui est en dehors de nos certitudes et de marcher avec lui, malgré ce poids.
La solidarité envers les plus vulnérables et démunis
La solidarité appartient à la justice. Elle suppose, comme la justice, un décentrement de perspective pour inclure la considération du besoin de l’autre dans nos projets. La pratique d’intervention du Centre Le Havre est née de cette préoccupation : inclure dans les projets de développement de la communauté la considération des besoins des personnes les plus vulnérables et démunies en situation de rupture sociale. En ce sens, la pratique d’intervention du Centre Le Havre s’inscrit dans une approche solidaire, dans un souci de justice et de développement social qui inclut la considération des besoins des personnes les plus vulnérables et démunies. Cette considération n’est pas une évaluation abstraite ou diagnostique des besoins des personnes, ce n’est pas un regard distant et expert, c’est un engagement avec les personnes, pour l’amélioration de leurs conditions de vie et leur participation à la vie sociale. L’intervention solidaire est un accompagnement des personnes, en vue de l’amélioration de leur vie au sein de la communauté
L’ouverture sur la communauté
Le Centre Le Havre n’est pas une organisation fermée sur elle-même. La création d’alliances avec différents partenaires dans des réseaux de collaboration est inhérente à notre culture et à notre approche organisationnelle. Nous croyons dans l’action communautaire et l’engagement social au sein d’une communauté pluraliste. Nous croyons dans la diversité des approches et des cultures organisationnelles. Ainsi, nous accordons de la valeur au travail de l’autre en respectant sa différence. Et collaborer ensemble, en vue d’améliorer les conditions de vie des personnes ou plus simplement leur bien-être, est pour nous une valeur importante. Elle indique que nous voulons vivre dans un monde où la tolérance est indissociable de la volonté de vivre ensemble.